Internet nous confronte à la nécessité du partage du temps de travail – Dr. Bruno Colmant, Membre de l’Académie Royale de Belgique

Dr. Bruno Colmant

Au début du 19ème siècle, le Français Joseph Jacquard inventa le métier à tisser en combinant plusieurs techniques, dont un système de cartes perforées (qui furent elles-mêmes l’ancêtre des cartes perforées de programmation informatique qu’on utilisait encore dans les années quatre-vingts). Cette invention donna le signal du départ à un renouveau manufacturier textile qui culmina par la révolution industrielle.

Il y eut de nombreuses insurrections sociales, dont la révolte des canuts lyonnais (canut signifie tisserand) qui se rebellèrent contre le déploiement du métier à tisser qui disqualifiaient leurs emplois. La machine remplaçait l’homme : l’homme détruisit les machines. La révolte des canuts s’étendit en plusieurs vagues (1830, 1834, 1848 et 1849) et entraîna des répressions militaires qui firent des centaines de morts.Ces révoltes repoussèrent la mécanisation de l’industrie textile et donna un avantage concurrentiel considérable à l’Angleterre, au prix d’une paupérisation sociale de la même envergure.

A l’origine du mouvement syndical français, la révolte des canuts fut un fait social majeur dont l’émergence s’expliqua par la juxtaposition géographique des hommes et des machines. Les tisserands à tisser traditionnels et les métiers étaient localisés dans la même ville.

L’économiste suisse Sismondi (1773-1842) théorisa ce basculement vers la mécanisation en argumentant qu’il profitait au patronat et tout individu qui soit remplacé par une machine reçoive à vie une rente perçue sur la richesse entraînée par cette même mécanisation.

Aujourd’hui, nous sommes entrés successivement dans la mondialisation et l’ère digitale. La mondialisation a entraîné une délocalisation de certaines industries à l’étranger au point que l’on évoque désormais la nécessité de réindustrialiser nos économies, ce qui constitue la preuve éclatante que certains aspects d’une mondialisation désordonnée nous sont défavorables.

Nous avons cru que la mondialisation représentait un mouvement vers l’Est, c’est-à-dire vers les pays au sein desquels nous avons déplacé nos capacités de production. Outre le fait que cette délocalisation aura finalement masqué notre manque d’innovation par un effet temporaire de richesses, c’est désormais l’Ouest qui va absorber nos richesses. En effet, les pays qui contrôlent Internet vont aspirer, par cette désintermédiation digitale, la substance de nos flux économiques. Ces entreprises sont déjà là : elles s’appellent Google, Apple, Amazon, etc. et toutes les entreprises qui vont bénéficier de leurs avancées technologiques.

L’ère digitale, dans laquelle nous pénétrons, est à l’économie des services ce que fut la désindustrialisation à l’économie manufacturière. Des flux physiques quittent l’économie réelle pour se mécaniser en flux digitaux, transportés par Internet. Il s’agit de toutes les applications existantes transportées par les smartphones, mais aussi les nouveaux modes de commerce (Amazon, EBay) et de paiement (Apple Pay) en passant par la mécanisation des actes administratifs, etc.

La singularité de cette économie digitale est qu’il n’existe pas de superposition géographique entre le travail d’un intermédiaire qui disparait et un centre informatique qui se situe aux Etats-Unis. Une révolte des canuts serait bien vaine, puisque le progrès est un flux qui nous échappe.

Bien sûr, on pourrait imaginer que la pénétration dans l’économie digitale induise de tels gains de productivité que la quantité de travail nécessaire en soit réduite. Mais d’où viendra la prospérité ? Cette évolution, porteuse de progrès et d’innovation, présente donc un danger : celui de la stupeur qui va nous transpercer lorsque les pleins effets de la digitalisation vont éroder l’industrie des services.

Bien sûr, la théorie des avantages comparatifs instruit de localiser des activités où le coût de production est plus faible. Malheureusement, si tant est que la théorie des avantages comparatifs s’applique, notre erreur est de ne pas avoir développé suffisamment de compétences domestiques… Concrètement, de nombreuses entreprises de services vont simplifier leurs procédures internes et leurs rapports avec leurs clients au travers d’applications informatiques, de robotisations, de connections qui vont remplacer le rôle qu’entretenaient des travailleurs. Dans cette logique de verticalité, les schémas de commerce vont être fracturés, dans le sens d’une désintermédiation. C’est intuitif : Internet est devenu un substitut à l’allocation géographique des facteurs de production en permettant la délocalisation et la désynchronisation des circuits de production.

Si la destruction économique est créatrice, encore faut-il trouver les relais de croissance et d’emplois à ce qui va disparaitre.

Et là, c’est moins clair, car la Belgique n’est aucunement préparée à cette évolution, continuant à entretenir un coupable narcissisme. C’est pour cette raison qu’il faut complètement repenser la formation des jeunes, en partant des compétences futures qui seront demandées dans les nouvelles technologies, plutôt que d’ancrer le système éducatif sur des traditions révolues. Et qu’il faut redéployer la formation intellectuelle vers les nouvelles technologies, tout en promouvant les apprentissages techniques et professionnels. Il faut aussi associer les entreprises et le monde éducatif et réfléchir, à un niveau régional, à accentuer le développement de pôles de croissance.

Un immense travail de stratégie devrait être effectué à une échelle étatique, à l’instar des questionnements qu’une entreprise doit entretenir pour sa propre survie.

En termes de modèle de société, il m’apparaît évident que nous allons traverser des années de sous-emploi : les travailleurs matures ne sont pas suffisamment préparés à ces nouvelles évolutions tandis que les jeunes sont en nombre de plus en plus réduit par rapport au reste de la population. Il en résulte donc mathématiquement un problème de quantité et de valorisation de travail, dont la solution ne pourra passer que par une répartition différente de la quantité de travail.

Mais là aussi, des questions subsistent : comment éviter une dualisation technologique de la société ? Comment répondre à la mobilité – je devrais dire à la vélocité – du travail intellectuel dont les migrations ne connaissent plus de frontières à l’ère d’Internet ? Comment appréhender correctement ce qu’un individu apporte et retire de la communauté dans la perspective dynamique d’une vie ?

Les réponses à ces questions sont, à mes yeux, imprécises mais je crains que l’économie de marché spontanée n’apporte pas de réponse car les entreprises de la digitalisation sont des monopoles (ou de quasi-monopoles), tels Google, Facebook, Amazon, etc. Nous ne sommes pas en concurrence parfaite. C’est la raison pour laquelle je suis de plus en plus convaincu que la solution devrait découler d’une approche plus formelle du déploiement de nos économies, à l’instar des plans quinquennaux que la France avait articulés après la guerre. Il s’agit d’une impulsion qui rapproche les pouvoirs publics et privés et qui conduise à des allocations d’efforts concentrés dans certains domaines.

Dr. Bruno Colmant
Membre de l’Académie Royale de Belgique