Comment ne pas être « fils de la colère » ? par Jean Leclercq

Jean Leclercq

« Supercapitalisme », « hypercapitalisme », « archicapitalisme », les vocables sont désormais abondants pour tenter de décrire cette « nouvelle droite » que le philosophe italien Raffaele Simone appelle paradoxalement, et bien sûr selon des références historiques précises, le « monstre doux ». Mais en quoi y aurait-il un « monstre » et surtout pourquoi serait-il « doux » ?

Cette « nouvelle droite » est un « monstre » parce qu’elle crée un monde où le citoyen est réduit à un consommateur/investisseur/actionnaire et un espace où l’échange n’est plus que concurrence. Dans cette sphère du chiffre et du calcul, la méritocratie financière, obtenue par des captations boursières indues ou non régulées, règne en maître sans loi et elle contribue à détériorer les fondements de la démocratie. Les principes de solidarité, de redistribution et de justice sociale y sont bafoués, ce qui provoque d’effroyables effets de dualisation.

Mais le monstre est « doux » parce que, derrière un discours idéologique construit, la « nouvelle droite » prône un apolitisme de fait et une soi-disant neutralité, sous prétexte de la gravité de la crise et conséquemment de la nécessité d’une « nouvelle raison » de gouvernance, ayant des impératifs financiers pour uniques critères. En provoquant une dépolitisation du rapport État/citoyens, elle opère aussi un subtil déplacement : pour des raisons gestionnaires imposant un modèle d’austérité – qui n’affectera pourtant que les faibles par ailleurs réduits à des objets de charité – et de compétitivité/productivité accrue – mais uniquement réservée aux siens -, cette idéologie libérale soustrait à la sphère démocratique la prérogative de définir les principes économiques et elle décompose ainsi le lien social.

C’est alors que prend le relais une technologie entrepreneuriale de gouvernance, s’occupant non plus de la création de marchés équitables et durables mais de ses seules règles de fonctionnement, pour en assurer l’autorégulation et surtout la préservation du principe de concurrence. Et tout ceci est bien entendu vendu comme un indispensable processus salutaire de (trans)-formation du sujet puisque l’on apprend à devenir l’entrepreneur de sa propre vie, avec un vocabulaire symptomatique de ces formes de l’égocentrisme : il faut être flexible, productif, compétitif, réactif, performant, mobile, et j’en passe. Mais au prix de quelles souffrances psychiques ?

Il se trouve que le 7 octobre dernier alors qu’il annonçait l’obtention d’un accord de gouvernement, Charles Michel a tenu des propos qui s’inscrivent pleinement dans cette logique. Il expliquait d’abord, à contre-sens du principe même de son fonctionnement, que « la concertation donnera la pleine capacité à ce que la mise en œuvre opérationnelle se fasse dans le respect du dialogue social ». Remarquons-le bien, la concertation se fait ici a posteriori et est réduite à un outil d’application des réformes. Puis, en expliquant qu’il voulait « encourager celles et ceux qui veulent réellement trouver de l’emploi », il dit ceci qui, sous des dehors angéliques, n’est pas sans violence : « Il s’agit de tendre la main, d’encourager, de soutenir tous ceux qui veulent se retrousser les manches et qui ont envie de participer au redressement du pays et de prendre leur vie en mains. » En plus d’être construites sur un jugement de condescendance, ces paroles de charité instaurent un clivage social et une stigmatisation.

C’est évident, devant ce fait de rupture sociale, il faut une résistance éthique, politique et non neutre, ne se laissant pas aseptiser par l’idéologie du « tout économique ». Or à cet égard il faut redire haut et fort combien le socialisme porte le projet d’un « contre-monde », si bien que son contenu idéologique doit montrer, par contraste, la barbarie régressive de cette « nouvelle droite ». Et on oublie trop facilement les combats et conquêtes dont seule la Gauche peut se prévaloir : les droits des travailleurs, les congés payés, l’assurance-maladie, les retraites, le suffrage universel, les droits des femmes, l’égalité devant la loi, etc. En chaque situation, il s’agissait de favoriser l’émancipation du sujet, par un projet de société inclusif.

Par conséquent, toujours, contre la démagogie, il faut une pédagogie. Et toujours contre la séduction, il faut une éducation. Cela demande et prend du temps, ce qui explique d’ailleurs pourquoi la Gauche doit se construire sur une éthique de l’effort, car ses principes ne sont jamais de l’ordre de l’évidence : égalité, légalité, équité fiscale, solidarité, progrès social et moral, ces fondamentaux ne vont pas de soi.

Certes, face à ces constats, l’évolution de la « fonction » politique est un paramètre à intégrer ; car, pour certains, elle est hélas affaire de spectacle ; pour d’autres, elle est devenue, comme l’avait annoncé Max Weber, une profession, avec le seul pouvoir de la bureaucratie qui autolégifère. Pour d’autres encore, elle est un reality show et un business people, avec une stratégie de « com » : il faut être sur les « réseaux sociaux », mais en oubliant de s’interroger sur le sens de l’adjectif et en ne prenant pas la mesure du fait que cette « société du spectacle » reste encore la marque aristocratique d’une société classique basée sur la hiérarchie et la différence ! Certes, le militantisme a changé, les bases électorales traditionnelles aussi, et plus encore les modalités d’appartenance. Certes, la « classe ouvrière » a évolué, dans ses contours et dans son histoire, mais elle existe toujours.

Pour elle, la Gauche comme contre-monde doit retrouver son incarnation première : la lutte contre le déclin de la mobilité sociale et contre les déterminismes sociaux qui entravent le principe d’égalité des chances.

Pour ce faire, il importe de prioritairement favoriser un enseignement public qui brise les inégalités sociales au lieu de contribuer à les exacerber, en osant reconnaître que notre organisation « en réseaux » plombe le système éducatif parce qu’elle est construite sur une représentation dépassée, fausse et caduque ; défendre sans ambiguïté la laïcité contre toutes les formes des intrusions religieuses ; lutter contre la croissance des inégalités économiques qui affectent la polarisation sociale et bien sûr politique. On sait ainsi combien la correction des inégalités et les impératifs éthiques de redistribution ont besoin de politiques sociales inclusives fortes, comme, par exemple, celle qui exige le droit de vote des immigrés.

Dans un article paru le 1er décembre 1898 sous le titre Socialisme et liberté, Jaurès – ce « fils de la colère » – écrivait ceci : «  Il faut donner à tous une égale part de droit politique, de puissance politique, afin que dans la Cité aucun homme ne soit l’ombre d’un autre homme, afin que la volonté de chacun concoure à la direction de l’ensemble et que, dans les mouvements les plus vastes des sociétés, l’individu humain retrouve sa liberté. Enfin, il faut assurer à tous un droit de propriété sur les moyens de travail, afin qu’aucun homme ne dépende pour sa vie même d’un autre homme, afin que nul ne soit obligé d’aliéner, aux mains de ceux qui détiennent les forces productives, ou une parcelle de son effort ou une parcelle de sa liberté. »

La Gauche est, par tradition, rationaliste et laïque. Mais elle devra encore et toujours activer ses affects propres, devant cette aseptisation de la gouvernance de la « nouvelle droite » : l’indignation et la compassion, mais surtout la colère, dont Jaurès disait que chaque socialiste devait en être le « fils » et la « fille ». La liberté n’est pas un monopole et la réforme non plus, mais le néo-libéralisme est bien l’ennemi.

Jean Leclercq
Professeur de philosophie à l’Université de Louvain-la-Neuve.