Buying time – Paul Magnette

Paul Magnette

Le congé hebdomadaire, la limitation progressive des journées de travail à huit heures, les congés payés, le départ anticipé à la retraite et l’allègement des horaires en fin de carrière ou à d’autres moments de la vie, toutes ces conquêtes ont permis de passer d’une année de travail de 3 000 heures au début du siècle à un peu plus de la moitié au milieu des années 1980.

Depuis lors, le mouvement est enrayé. En trente ans, la durée moyenne de travail hebdomadaire, mensuel ou annuel est restée stable, et ceci malgré le fait que des gains massifs de productivité ont été engrangés. La disponibilité des travailleurs à l’égard de leur employeur, loin de se réduire, n’a cessé de s’intensifier. Dans notre société hyperconnectée, se montrer constamment occupé, disponible et réactif, est perçu par un grand nombre d’employés comme une obligation ou, à tout le moins, comme un signe d’engagement professionnel – ce qui n’est jamais qu’une forme intériorisée de la contrainte. Comme le montre l’historien américain Jonathan Crary dans son livre 24/7, Le capitalisme à l’assaut du sommeil, nous vivons dans une économie qui ne connaît plus le mode off, au mieux, nous pouvons espérer nous placer quelques instants en « mode veille ». Aux Etats-Unis, la durée moyenne d’une nuit de sommeil est d’ailleurs passée, au cours des vingt dernières années, de huit à six heures trente.

Pourquoi nos sociétés ont-elles cessé de réduire le temps consacré au travail, alors que les progrès techniques accomplis au cours de la dernière génération permettent de réduire drastiquement le temps nécessaire pour produire les biens et services que nous consommons ? Sans doute parce que le chômage de masse, qui devrait logiquement ouvrir un débat sur la manière de mieux répartir le travail disponible, conduit les salariés à craindre de perdre leur emploi s’ils demandent à en réduire le temps. Sans doute aussi parce que celles et ceux qui ont la chance d’avoir un travail préfèrent améliorer leur pouvoir d’achat qu’augmenter leur temps libre – ce qui, dans le chef de ceux qui se trouvent au niveau ou en dessous du salaire médian, est bien compréhensible. Sans doute, encore, parce que l’expérience française de réduction collective du temps de travail à 35 heures a suscité tant de polémiques qu’elle a découragé les autres pays de tenter l’expérience.

Le poids croissant de l’économie des loisirs pourrait rouvrir le débat. Le capitalisme contemporain n’a en effet plus seulement besoin de salariés correctement rémunérés pour devenir de bons consommateurs, mais aussi de jeunes employés qui profitent de la musique et des films achetés en ligne, courent les bars et les festivals ; de jeunes parents qui partagent avec leurs enfants jeux en ligne et parcs d’attractions ; de retraités en bonne santé alimentant les centres de wellness et les voyages all-in. Le temps libre pourrait être, selon l’expression du politologue français Henri Weber, « le fordisme du XXIe siècle ». Ce ne serait pas la première fois que le capitalisme, pour survivre à ses contradictions, donne raison à ses opposants.

Mais il ne s’agirait là que d’un progrès relatif, le temps libéré étant aussitôt colonisé par la consommation – une consommation que des technologies d’analyse de données toujours plus sophistiquées permettent de stimuler et d’orienter en suggérant de nouveaux achats en continu. Le combat pour la réduction du temps de travail peut toutefois trouver d’autres motifs. Les contestations qui accompagnent, partout en Europe, les réformes allongeant la durée de carrière et réduisant les possibilités de départ anticipé, comme celles qui surgissent lorsque sont réduites les possibilités de prendre un temps partiel, ne sont pas de la cécité face aux défis de l’allongement de la vie ou du conservatisme, elles témoignent aussi de l’attachement profond des citoyens au temps choisi. Une réforme de nos systèmes de protection sociale, posant la question de la répartition des ressources sociales, ne pourrait être ni juste ni efficace s’il elle faisait l’impasse sur cette ressource essentielle qu’est le temps personnel.

Paul Magnette.